Conte – Les frères poissons

La lune était déjà haute dans le ciel de nuit et la pluie n’en finissait pas de tomber et de tomber encore.

dds

Les grands arbres, aux branches pourtant si majestueuses, n’offraient qu’une maigre protection à ceux et celles du clan qui avaient trouvé là un dernier refuge. Les enfants se blottissaient tout contre les parents, ou du moins ceux qui vivaient encore après toutes les épreuves de ces derniers jours.

Les corps ruisselaient d’une pluie qui s’échappait des nuages en de gigantesques trombes. La fureur du bruit se mêlait à l’énormité des quantités d’eau qui se répandaient sur le clan. Les visages ne manifestaient plus aucune peur ; comme si la résignation avait recouvert ces survivants d’une lourde chape de désespoir.

Et puis, tout d’un coup, comme sorti de nulle part et de partout en même temps, le chant d’un vieux tambour usé se fraya un chemin dans le fracas de la tempête et dans la torpeur générale. Les sonorité au début, encore timides, devinrent de plus en plus fermes et déterminées ; comme pour relever le défi de la survie.

Le chanteur de tambour quitta même le réconfort de la proximité des corps blottis tout contre les arbres, pour jouer et jouer encore. Plus la pluie s’acharnait à vouloir le faire taire en détrempant son tambour, plus il amplifiait la cadence de ces frappes. Sa voix lourde et rocailleuse se mit à son tour à déchirer l’obscurité et à étreindre les cœurs, comme il savait si bien le faire..

Ceux et celles du clan voyaient maintenant cet homme courbé par les années et la souffrance de son art, danser et repousser les cohortes de pluie. Son tambour devenait le plus grand des boucliers, qu’aucun guerrier n’avait jamais possédé.

Il chantait le tambour et chantait la langue des anciens, mais ses frères du clan ne se manifestaient pas pour l’accompagner et reprendre avec lui les rituels sacrés. Ils s’enfonçaient encore plus dans la résignation et le renoncement. Alors l’homme tambour brisa son instrument et le laissa tomber dans l’eau qui s’élevait maintenant à hauteur de poitrine. Il prononça quelques litanies que ceux du clan ne prirent pas la peine d’entendre. Seuls les enfants répondirent à son chant pour reprendre des mots et des phrases, qu’ils ne connaissaient pas.

La pluie tombait et l’eau montait, de plus en plus, pour venir désormais lécher les visages. Au pied des grands arbres, l’eau avait totalement pris possession de la région et montait maintenant à l’assaut des cimes les plus élevées. Le grondement des eaux ne couvrait pas totalement le chant des enfants ; dont les bouches, portant ne respiraient plus que la fougue des eaux vives. Au petit matin d’une nouvelle lune, l’eau avait rejoint ses quartiers habituels. Un nouveau peuple fier de sa foi et de son courage était né du chant des enfants, les frères poissons.