Conte – Le pays des rêves

Le jour n’en finissait plus de se lever, comme si la nuit voulait encore garder tout son prestige et sa prééminence. Seuls les oiseaux avaient entrepris leurs chants matinaux, comme tous les matins et ce depuis la nuit des temps. Les branches se balançaient au rythme de la petite brise ; celle-là même qui faisait onduler avec grâce la surface de la rivière toute proche du campement.

Tout paraissait immobile, silencieux, comme figé d’un respect que seuls les grands rituels savaient communiquer à ceux qui marchent debout. Aucune fumée, aucune senteur de festin naissant, ne montaient de ces pauvres abris, faits de branchages et de tissus chamarrés.

Quelques chiens déambulaient au milieu des tentes précaires, comme pour marquer la fin définitive de la nuit et le début de leur repas. Mais ils avaient beau user de tout leur flair, ils ne trouvaient personne, personne. Le campement était désespérément vide de toute vie de celles et ceux qui marchent debout. Même les rires et les cris des enfants avaient été comme engloutis par la dernière nuit.

Le soleil se levait enfin sur ce pauvre spectacle ; tout semblait en ordre, rien ne paraissait dérangé, ni bouleversé, mais pourtant le campement demeurait comme vidé de ses occupants. Les couches faites de mousses et d’herbes grasses aux milles senteurs portaient encore la trace de leurs derniers occupants. Les provisions gisaient intactes accrochées aux mats des huttes. Nuls fauves n’avaient provoqué cette catastrophe. Ceux qui marchent debout avaient disparu, sans rien emporter, sans rien modifier, comme évanouis dans la nuit.

Les chiens finirent par gagner le cœur du bois à la quête d’une pitance et d’un éventuel réconfort. Les arbres entourant le camp abaissaient leurs branches les plus basses, comme pour protéger ce lieu, théâtre d’un ineffable mystère. Le vent du jour nouveau faisait tinter ce qui avait été encore la veille des objets familiers.

Plusieurs lunes s’écoulèrent avant qu’un autre groupe de ceux qui marchent debout ne vinrent dans ce lieu, pour y découvrir les restes de ce campement déjà recouvert par la végétation. Ils s’installèrent et firent le feu, très certainement là où les autres avaient accomplis ces mêmes gestes ancestraux.

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Celui qui parle par le tambour, jeta des plantes sacrées au cœur des flammes, dans une ultime offrande. Il prit son tambour et commença un chant que ses compagnons, n’avaient encore jamais entendu, comme un chant venu directement des terres sacrées. Il se leva et commença, comme soulevé par une force irrésistible, une danse lourde et pesante. Ses pieds martelaient le sol autour du grand feu, les flammes éclairaient son visage déformé par un rictus, jusque là inconnu, même des plus anciens du clan.

Il dansa, tournoya et virevolta pendant des heures et puis, il vint s’asseoir tout près du feu et commença à parler.

Il raconta que dans son voyage, il avait vu le chamane du clan disparu, qu’il lui avait parlé. Le chamane lui conta, que lui et son clan était malade et que le moment était venu de partir dans le pays des rêves et des songes. La veille de leur départ, avec les forces qu’ils leur restaient, ils avaient invoqué les dieux et les ancêtres, pour les aider à partir au cœur du pays des rêves. Il finit là son récit, dans le regard rassuré des siens. Tous savaient désormais que la voie du pays des rêves était de nouveau ouverte et protégée.