Lettre à Christine

Petit livre écrit après le décès de ma mère, par l’une de ses soeurs. (Correction du 30 Nov 2014)

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Une triste, mais belle histoire, sur la maladie, qui nous emporte tous un jour.

« Ma petite sœur, ma Christine.

Je ne peux me résoudre à te laisser ainsi sans suite dans la vie, même si tu reposes toute calme et sans souffrance, à Ohain sous le plus beau talus de fleurs, entourée d’arbres splendides qui perdent leurs feuilles cet automne avec lenteur, douceur et majesté…

Tu es un peu ma fille, mon enfant, j’avais et j’ai encore six ans de plus que toi. Tu es née un 13 mai en 1952. Tu nous as quittés un 28 mai en 1981. Tu étais le numéro quatre dans la famille. La quatrième fille, encore une !

On a de toi bébé, des photos de baptême, des photos de tes premiers pas, des photos de coiffures que nous te faisions… A quinze mois à peine tu avais deux nouveaux petits frères, les garçons, les jumeaux ! Enfin ! Après quatre filles.

Il y a eu à la maison une dame, puis d’autres qui se sont occupées de nous. Les garçons étaient les rois…

Qu’as-tu vécu à ce moment ? Qui s’occupait de toi ? De tes sourires ? Tu étais parfois grincheuse. Tu taquinais, tu riais et bavardais beaucoup, tu te faisais parfois repousser … Tu venais te réfugier chez moi, ou chez B., ou ailleurs, et même moi, je m’irritais parfois ! Tu bavardais déjà tellement, et tellement joyeusement…

A part les films et les photos de toi, on sait peu de choses de ce que tu vivais. Tu passais ton temps au jardin zoologique où Simone (ta marraine) et Robert L. t’accueillaient toujours avec chaleur, avec amour. Ils t’adoraient. Tu connaissais tous les animaux, ce qu’ils mangeaient, comment ils vivaient … Tu ramenais à la maison des belettes, des mangoustes, des antilopes, ou aussi, sauvé des serpents, cette boule noire qui allait devenir le chien de la maison. Les animaux te rendaient bien ton affection et tes caresses, c’était ton monde. Et puis tu avais toujours des amies, des copains.

C’est vrai Papy se fâchait beaucoup sur toi, que Mamy n’avait pas beaucoup de temps… Mais tu étais taureau et tu fonçais. Et tu dessinais. Tu dessinais des bêtes, des cigognes, des pigeons, encore des antilopes, des chats sauvages, des maisons aussi, des arbres, la brousse. Tu dessinais très bien ! On t’a trop peu appréciée.

Observer toutes tes photos, interroger chacun : demander à Brigitte ce qu’étaient vos promenades à cheval, vos rires, vos disputes, demander à Manou avec qui tu partageais ta chambre, si vraiment elle te volait ta radio (comme tu le prétendais dans tes dernières envolées) : voilà ce que je devrais faire. Je devrais aussi interroger Pierre et Thierry qui t’ont accompagnée dans tes premières sorties, qui ont, je pense, surveillé tes premiers gestes amoureux…

Mais c’est Georges, ton mari, qui aurait tant et tant à dire puisqu’il t’a connue de si près pendant plus de quinze ans si je ne me trompe…

Je ne le fais pas. Pardonne-moi, Titine. Je ne veux pas remuer les cœurs, pas voir les yeux se mouiller, pas voir les lèvres trembler… C’est pour toi que j’écris, et c’est un peu pour moi aussi, j’ai besoin de te dire au revoir, et besoin de te faire vivre encore… Tu nous manques encore beaucoup. De toute façon, tous, nous gardons de toi la même image, image d’une petite fille, d’une petite femme, toute menue, souriante, riante, bavarde, bavarde, coquette, fantasque, fantasque, parfois même décollant des réalités par ton imagination. Et donnant tout, échangeant tes petits foulards, petits bijoux… On aimait : tu donnais, tu donnais trop. Tu aurais tout donné, toi, ma sœur, mon amie. Parfois, tu avais de gros cafards, des tout gros cafards. Tu te sentais seule, seule, seule ! Triste, triste, triste ! C’était parce que ton mari ne te parlait pas assez, parce que Papy avait gueulé, parce que n’importe quoi … ça te prenait, tu étais inconsolable, au bout de toi-même… et puis le lendemain, c’était fini. Ça c’était toi. La générosité, l’abandon, le rire, le pleur. Fragile.

Tu as étudié le dessin. Tu t’es mariée. Tu étais folle de ton Georges, tu l’as toujours adoré. Tu étais fier de sa grande taille, fière du vétérinaire, fière de lui.

Tu as vécu en Afrique, Zaïre, entourée d’animaux, en Côte d’Ivoire, … toujours entourée d’animaux. Tu as vécu à Ohain… et quelle coïncidence, tu regardais passer les enterrements devant chez toi et tu riais…

C’est lors de ton déménagement en 1975 ou 1976 à Ohain, que tu as montré à Christian la boule que tu avais à la cuisse. Christian, à ta demande, parce que ce n’était pas esthétique, te l’a enlevée. Et après analyse, Christian a dû te persuader, (te menacer de mort), d’en enlever encore un morceau car c’était cancéreux. Tu ne voulais pas. Tu n’y croyais pas mais tu l’as accepté, de mauvaise humeur. Trois petits jours à Bordet. C’était un été très, très chaud. La greffe cicatrisait mal, mais tu as surmonté tout cela. Vite oublié. Ce fut comme une grosse émotion. Pendant des années on n’en a plus reparlé. Les enfants te posaient des questions sur ce que tu avais à la jambe. Tu répondais simplement que c’était ton cancer et tu riais de leur frayeur. Chaque fois, plus tard, que je voyais Christian, il demandait de tes nouvelles. On n’avait rien à lui dire. Tu ne te plaignais de rien. Son air inquiet disparaissait bien vite et la discussion portait sur d’autres choses. Tu n’as jamais accepté d’autre contrôle. Trop bien portante.

J’oublie d’évoquer Jesse et Florence, tes enfants. Ils ont huit et cinq ans maintenant. Jesse parle encore des rognons de « maman » que tu préparais mieux que personne et Florence garde encore tes mimiques et tes poses.

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En mai 80, vous êtes revenus de Côte d’Ivoire définitivement. Tu avais plein de beaux tissus dans tes malles. Tu nous les as distribués, cadeaux. Et des boubous multicolores. Et des bijoux-cadeaux. Il faisait beau. Vous étiez tous les quatre installé à Ohain, chez les parents. En attente d’une nouvelle place pour Georges. En attente. En vacances. Nous bronzions en juin. Vous aviez acheté Dolly, douce chienne blanche. Tu sais, elle t’a rejoint maintenant. Tu caressais une petite boule qui t’était apparue au-dessus du nombril. Un médecin t’avait dit de ne pas t’inquiéter, et personne ne s’est donc inquiété. Fin juin, elle grossissait quand même fort cette petite boule.

Finalement, on (mais qui on ? je ne sais plus), décide qu’il faut quand même l’enlever. Bordet. Anesthésie locale. Pas de problème. Analyse. Encore un mélanome ! Merde ! Ça revient ! Il faut enlever un peu plus et tu dois passer des check-up complets. Scanner, Delta-Scan, Analyse de sang, Radiographie… toute l’artillerie lourde du dépistage te prend dans ses engrenages Et soulagement, rien d’autre n’apparaît ailleurs ! Simplement le mélanômane de Bordet gratte un peu plus la chair au-dessus du nombril.

Il a fait ça un matin et déjà à midi vous partiez pour la Bretagne où ton Georges avait trouvé un travail. L’été en Bretagne. Ceux qui vous ont vus là-bas t’ont trouvée en pleine forme. Tu t’es mise à la planche à voile, tu étais bronzée, bien que le soleil ne soit pas conseillé. Georges travaillait fort et tes enfants même difficiles, étaient rayonnants de santé.

Mi-septembre, on vous revoit en Belgique. Tu passes des contrôles à Bordet. Tes nerfs sont à vif. Georges ne croit pas au pire. Il reste apparemment fondamentalement optimiste. Vous avez l’air tous bien.

Georges aura une place à Naucelle dans le sud de la France, et vous vous préparez à partir. Tout allait bien et vous êtes repartis heureux.

En attendant, t’en souviens-tu, Bonne-maman déclinait. C’était l’automne, la brume envahissait le parc du cinquantenaire. Bonne-maman ne se levait plus, ne parlait plus, un peu plus tard, elle n’a plus mangé et ne buvait plus que du thé sucré. Son nez se pinçait. On la veillait chacun son tour, mais il a fallu une infirmière aussi. Les livres de bon-papa nous occupaient pendant ces heures de veille, mais ils avaient une drôle d’odeur de mites, de poussières et de vieux. Bonne-maman nous a quittés le 27 octobre. Elle repose dans ce magnifique tout petit cimetière à Froid-Lieu. Nous étions là quand les hommes ont mis son cercueil dans le trou, quel sinistre impression ! Puis il a fallu aider Mamy et M. à trier, jeter, classer, donner, mettre en vente, toutes sortes d’affaires de Bon-papa et Bonne-maman. La maison était devenue sombre, froide.

Le 13 novembre midi, tandis que nous étions là. Tu avais téléphoné à ta belle-mère que tes petites boules t’inquiétaient, que tu allais revenir. Mamy était très inquiète. On a décidé de t’appeler à Naucelle. Te dire bonjour. Te demander quoi.

Ma petite sœur, ma petite fille, ai-je jamais entendu une telle panique, de tels pleurs, une telle angoisse, infinie, et comme je me sentais impuissante ! Oui, tu avais des boules, une dans le dos, une grosse, une à l’omoplate, une en dessous du bras. Georges n’y croyait pas. Mais vous allez quand même revenir. Oui, voilà le numéro de téléphone de Christian. Oui, je l’avertirai de ton retour. Tu pleures, tu dis « Vinciane, c’est terrible, terrible, de t’entendre, d’y penser » Tu n’as pas parlé à Mamy cette fois. Nous t’attendons pour le lendemain.

Du coup, effacés tous les partages de livres, effacés tous les soucis de Bonne-Maman. Nous nous retrouvons au petit salon, tous, consternés. Atterrés. Et puis il faut bien retourner au bureau… la vie continue… Et on pleure chacun tout seul. Et on t’attend.

Le lundi 17, vous êtes revenus à Ohain. Le jour même le Docteur L. t’examine à Bordet. Le lendemain il t’enlève ces trois mélanomes. En plus, te voilà aussi avec un gros programme d’examens : scanner, delta-scan, cérébral, tomographie des poumons, scanner osseux, analyse de sang. Le mercredi 19, journée choc pour tout le monde et spécialement pour toi. Christine, et ton mari. Les médecins découvrent un nodule dans tes poumons, et Christian m’apprend au téléphone que tu en as d’innombrables, qu’ils sont microscopiques et qu’on ne peut pas opérer. Georges doit retourner travailler. Papy et Mamy sont dans une telle angoisse que tu ne les supportes plus. Les discussions avec Papy tournent à l’engueulade.

Je me souviens, Christine, tu es venue chez nous t’installer avec ta petite Florence. Je suis allée te chercher à Ohain, tu pleurais, tu aurais voulu t’acheter un manteau de fourrure en lapin, mais tu sentais que cela ne valait pas la peine, que tu ne serais peut-être plus là l’hiver suivant. Tu pleurais, infiniment triste et découragée et je conduisais, incapable de te consoler, incapable de te parler.

Le soir Jacques t’a fait rire, tu t’es détendue. Florence irait à l’école avec Estelle, mais ta Florence semblait prostrée, repliée sur elle-même, elle suce son pouce et reste blottie contre toi.

Les jours suivants je t’ai accompagnée à Bordet. Tu étais si tendue, si angoissée ! Et c’était si détestable cette ambiance à Bordet. On a ri quand même, on suçait des boules à la menthe les unes derrières les autres… On riait. Il n’y avait rien de drôle. Ensuite il a fallu attendre 24 H avant d’avoir les résultats. Tu bougeais, réagissais, t’achetais des petits foulards. Tu es sortie avec Manou C. et tes amis d’Afrique. Ta petite Florence s’habitue mal à l’école, elle est instinctivement plus inquiète que nous tous et n’arrive pas à l’exprimer si ce n’est en suçant son pouce dans un coin et en refusant de te quitter.

Avec tes amis, Manou, Steve, Martine, tu as fait de grands projets et tu t’es presque décidée à t’inscrire à une croisière en septembre 1981. Tu as été entourée d’amis cette soirée là et le réveil du dimanche fut merveilleux. Nous sommes restés bavarder longtemps et joyeusement autour du petit déjeuner. Tu as le moral, plein d’idées. J’ai noté ce jour-là à Ohain : « Christine bavarde, bavarde, s’étourdit en bavardage. Les parents paraissent tout penauds et ne savent quelle attitude prendre. Les enfants sont difficiles et ont l’air malheureux. Papy prend photos sur photos comme si Christine allait disparaître. »

Nous t’avions laissé là, Christine. L’atmosphère nous paraissait irrespirable et je souhaitais vivement reprendre le travail le lendemain pour prendre un peu de distance et rester forte pour vivre le cauchemar avec toi, demain et les jours suivants.

Je note le lundi 24 novembre : « je viens de déposer Christine à 8h30 à Bordet pour un scan hépatique et ne peut m’empêcher de téléphoner à Brigitte pour qu’elle invite Christine le week-end prochain. C’est trop dur, trop lourd de porter ça tout seuls ! Mamy a besoin aussi de parler et m’appelle au bureau. Elle ne sait plus quoi faire devant le bavardage de Christine, sa saoulographie de mots, sa tendance à tout voir à sa façon, à fabuler même. On en discute. On comprend que c’est sans doute la seule issue à sa douleur, la seule réaction possible… Rêver, imposer tes rêves, te faire aimer dans tes rêves, t’illusionner et lancer mille paillettes d’or autour de toi… Tu dois donc te sentir bien perdue ! »

Le même jour à 5h1/4 en revenant du bureau, tu étais là en larmes, tu n’en pouvais plus… Christian était là aussi. Il t’expliquait la chimiothérapie, te donnait un aperçu des nouvelles chimies… Mais tu n’en pouvais plus. Le souper t’a quand même aidé à penser à autre chose, puis J. et moi sommes allés jouer au squash. Au retour, te voilà de nouveau toute en panique, toute démontée : il y a de nouvelles petites boules qui sont apparues près des côtes, et puis une sur le sein.

Tu appelles encore Christian qui te rassure en te disant que ce seront de bons témoins visuels de l’efficacité de la chimiothérapie. Quant au sein, c’est peut-être ton traitement au Farlutal qui provoque cette boule. Car on te redonne un maximum de progestérone puisque les médecins pensent que peut-être cette substance pourrait avoir une action anti-cancéreuse. Pendant les quatre ans sans récidive tu prenais régulièrement des piqûres de progestérone. A peu près au moment où tu as changé et pris la pilule pour retrouver tes cycles, sont apparus les premiers nouveaux mélanomes. Et puis, la progestérone ne peut, paraît-il, que te faire du bien puisque ça euphorise en même temps.

Le dimanche 30 novembre, ta petite fille part chez une tante et tu prépares ton premier séjour à Bordet. On te prédit 48H d’hôpital sans plus. Tu as presque hâte d’y aller pour que ce soit fini. Pourtant tu trembles… Tu sais que tu auras 5H d’hydratation, puis 24H de cysplatine, plus vindesine, plus vincristine, plus ? … Et puis le mercredi soir ou jeudi matin tu pourras sortir. Tu es courageuse. Les formalités en bas, au petit matin sont longues et ennuyeuses. Ensuite je te laisse t’installer dans cette chambre à quatre. Je dois t’abandonner pour aller au bureau. Mamy ira te voir l’après-midi et, sans doute, Jeanne W. aussi. Et moi le mardi. On se téléphone les nouvelles et elles ne sont pas trop mauvaises. Tu réagis bien. Tu te promènes avec tes baxters. Les autres malades te racontent des choses assez terrifiantes, mais tu ne te laisses pas faire.

Pourtant le mardi, quand je t’ai vue, tu vomissais tristement, écœurée de tout et cependant volontaire, tu acceptais.

Le mercredi midi, impatiente, tu m’appelais au bureau, tu voulais sortir tout de suite, tout de suite… On est allé tout de suite, tout de suite te chercher avec W.B. tu étais tristement appuyée à la porte de l’hôpital, tu fermais les yeux, un soleil éblouissant te rendait plus pâle encore, translucide. Et puis, chacun s’occupant de toi, tu as repris le dessus, en craquant de temps en temps, par exemple quand tu as appris que tu ne pouvais plus voir Jessy qui avait une broncho-pneumonie. C’est trop mauvais d’être en contact avec des maladies maintenant que tu n’as plus de globules blancs.

Tu penses et prépares ton retour à Naucelle, ce sera le 9 décembre. Mamy te conduira en train jusqu’à Paris et puis tu continueras… Train de nuit. En attendant, il neige et on fait du ski de fond. Trop faible encore pour t’y mettre, tu nous regardes émerveillée. Et tu sors le soir. Tu t’amuses. Et puis Patricia met au monde une fille, Magali. C’est le 7 décembre. Un dimanche.

Le lundi 8, tu voudrais déjà qu’on t‘ examine à Bordet pour savoir si la chimiothérapie a eu quelques effets.

On s’interroge pour les traitements suivants : peut-être à Montpellier qui n’est qu’à 100km de chez vous ? Malheureusement tu n’y connais pas grand monde et la famille, finalement tu en as besoin. Jessy restera en Belgique avec ta belle-mère. Il y continuera sa première année, ça ne te plait pas trop. Tu t’en retourneras avec ta petite Florence. On se dit au revoir puisque tu prends le train… Et puis à dans quelques semaines… La prochaine chimio est fixée au 29 décembre, juste entre Noël et Nouvel An.

Après ton départ, on ne peut s’empêcher de respirer, de dire ouf ! De te savoir sur les rails vers Paris, puis vers Naucelle nous sommes soulagés, heureux pour toi. Et surtout de savoir que tu retrouveras ton mari, ta maison, ton chez toi. Nous sommes encore bien secoués et nous nous remettons bien difficilement de ton passage : Jacques a eu des pointes et des lancements au cœur. Visite au cardiologue. Radiographie. Rien de grave en fin de compte. De mon côté, je ne cesse plus de perdre du sang. Quinze jours déjà. Nos misères ne sont pourtant pas importantes et on continue à penser à toi surtout.

Ces inquiétudes nous ont tous fatigués, épuisés, exténués. Ce doit être la raison de notre contrecoup. Les parents sont encore bien plus atteints, minés, ravagés de fatigue. On a bien lutté avec toi, ma petite fille. Mais on n’est pas dans ta peau. On est trop bien, on a trop de chance, nous ! Et on n’a pas su se mettre à ta place, c’est vrai. On était là, c’est tout. Pour t’écouter, pour t’épauler te faire rire…

Et la vie continue, Marie-Jeanne met au monde un gros bébé : Emmanuel. Au bureau il y a beaucoup de travail. On sent Noël approcher, les cadeaux débordent des sacs à provisions et puis il y a ces lumières, ces vitrines… Estelle est bientôt en vacances. Elle ira chez son père. Les parents prévoient un réveillon solitaire et osent nous demander de venir chez nous partager leurs huîtres et leur foie gras. Oui, bien sûr. On ne parlera de rien, pas de toi, pas de cancer, pas de Bordet, pas de chimiothérapie, pas de ton prochain retour… mais, bon dieu que c’était lourd, pesant ! On riait joyeusement, quel courage !

Ensuite, il y a eu le 25 décembre à Ohain. Tous des sœurs et frères, des neveux et des nièces, famille, famille, cadeaux, cadeaux, bruits, cris, rires, discussions. Le lendemain, une petite évasion à Paris. Un spectacle cher et décevant au Crazy Horse, un Paris pluvieux et froid. Pas de repos, migraine.

Le 28. Te revoilà, Christine, en pleine forme et fière de l’être. Fière surtout de n’avoir pas perdu tes cheveux. Tu t‘en vas, à Bordet, solide et volontaire. On va te voir, tu te ballades encore avec ton baxter pour fuir les autres malades de la chambre. Une petite méchante angoisse se glisse : le chimiothérapeute ne veut pas te montrer les radios, du moins il te les a promis, mais il traîne. De plus il t’en fait faire d’autres, sans explication. Tu pleures, pauvre petite chérie, … Et nous alors, on panique. On téléphone à Christian. On lui raconte. Il ira voir, le lendemain… Heureusement, car ce n’était pas grave, encore un con de médecin qui n’osait pas aborder la vérité : celle de deux petites excroissances sur tes côtes. Ces excroissances seraient dues à la chimiothérapie. Tout simplement.

A peine sortie, le 31, tu réveillonnes avec tes amis, heureuse, entourée, pleine de projets, confiante. Le mois de janvier s’est déroulé avec moins d’angoisses. On s’habitue à tes retours toutes les trois semaines. On sait que tu réagis bien à Bordet. On sait aussi qu’il faut se mobiliser pour toi, que tu as besoin de nous, et nous sommes contents d’être utiles…

Malgré le tennis, le squash, le travail, un voyage à Amsterdam… la date des 25, 26,27 janvier reste inscrite pour toi et le temps nous y amène bien vite.

Ta troisième chimio. Cette fois, c’est moins drôle. Tu n’es plus si triomphante, tu perds tes cheveux et tu en es à la fois toute surprise et malheureuse. On t’offre des petits foulards, et même une perruque. Tu t’y habitues, tu ris, ça t’amuse. Mais tu en pleures aussi. A ta sortie de Bordet, on t’attend tous puisqu’on baptise Magali et que tu en es la marraine. Et c’est encore la fête à Ohain. Tu as ramené les tissages que tu as entrepris. Tous colorés, vifs. Ils ont du succès. Tu en vends. Nous te les revendons. Au bureau tu as des commandes. Dans de tel coloris. De tel modèle. Tu es tout enthousiasme et passion. Tu as fait ça chez une de tes amies, ça te réussit. Tu as plus de succès qu’elle.

En fait que sait-on ici, exactement de ce que tu vivais à Naucelle en famille ? Tu te disais heureuse chez toi. Pourtant tu campais ou presque. Qu’importe pour toi ! Ton mari était là. Ta fille. Ton chien. Tu apprenais à gaver des canards et à préparer les foies gras. Les paysans te montraient comment cuisiner les confits… Tu apprenais le tissage, tu dessinais… Je n’ai connu de toi que tes passages à Bordet. C’étaient les pires sans doute…

Ta quatrième chimio est fixée au 2 mars. Tu rentreras fin février. Tu reviendras ici plutôt qu’à Toulouse ou Montpellier, tu préfères faire le trajet en train. On t’attendra donc. Pas de problème. Encore une fois on te laisse ainsi partir. Tu te réjouis de rentrer chez toi et nous fermons un peu la parenthèse. Les gestes quotidiens, tu sais, Christine, ont déjà pris un autre sens. La souffrance et le courage que tu manifestes nous imprègnent tous. On se sent un peu coupable d’être si impuissant. Mais tout se passe si bien qu’on commence à espérer vraiment. Pas moi : je lis et relis ce que je peux sur la chimiothérapie et rien n’est optimiste là-dedans, ça fait bien peur même !

Te revoilà le 27 février. Le voyage en train a été pénible cette fois. Tu es très faible. Tu n’as pas dormi. Le changement à Paris pour la gare du Nord était compliqué. Fatiguée et triste, tu te reposes un peu à Ohain. Ton bavardage, ta fierté pour les tissages sont, on s’en rend compte, des masques, et encore des masques. Tu as peur de cette quatrième chimiothérapie. Comme c’est normal ! Si peur, que tu veux une chambre seule. Tu ne veux plus voir mourir les autres à tes côtés. Tu ne veux plus imaginer les vieux malades geignant autour de toi… Très vite, tu remontes le courant, nous tous aussi, et les médecins aussi, car, quelle surprise, les nodules de tes poumons ont diminué de taille et certains ont tellement régressé qu’on ne les voit plus à la tomographie.

Tout le monde crie victoire, … oui, victoire, mais tu dois encore avoir au moins six mois de chimio… et merde, te revoilà de nouveau toute découragée, triste… Non, ma petite poule, non, continue ta lutte, tu dois… Regarde comme cela en vaut la peine ! Tu es folle ? Mais non, tu guéris ! Et on le serait devenu bien plus vite que toi, folle, fou ! Courage, courage, courage. Ton prochain retour est fixé au 30 mars. Les petits évènements de la vie continuent à se succéder. Estelle a un petit frère, le printemps revient doucement, nos parties de tennis et de squash nous absorbent toujours autant, les poulets du samedi à Ohain deviennent presque un rituel… C’est la vie, la vie belge, la vie familiale belge.

La cinquième chimio est physiquement très dure, tu es malade, malade. Tu vomis encore plus. Tu ne te promènes plus, trop faible. Heureusement tu as une chambre seule. Tu es malade et c’est vraiment dur de te voir. Tu te plains de ne pas avoir la sensibilité dans les mains, dans les pieds, tu trébuches souvent. Dans ton abattement, tu arrives à peine à croire que tes nodules continuent de régresser. Tu es si bas, si loin, que tu ne te réjouis pas. Tu parles de mourir.

On est là nous, pour espérer à ta place. On sait que tout va mieux et que tu t’en sortiras. On sait que la chimio agit sur toi. On sait. Que sait-on en fait ? Mais on vit et revit à ta place, Christine, parce que ça va mieux, mais aussi parce que cette mixture vincristine-vindesine-etc… agit, les médecins proposent d’espacer la chimio. Tu n’auras rien en avril. La prochaine est fixée le 11 mai. Un lundi. Tu vois, tu vois que ça va !

Ma petite, toute petite sœur, tu as mal aux yeux, mal à la tête, tu as froid. Ton retour à Bordet est terrible. Ta Florence se blottit encore contre toi, se fait douce, se fait chatte. Tu la caresses, faible, faible. Tu ne tiens pas debout. Que peut-on faire pour toi ? Rien. Si : un bol de soupe. Tu le vomis. Te laisser en paix ? Non, tu aimes qu’on soit là, qu’il fasse sombre. Il t’a fallu plusieurs jours pour te remettre. Et encore, tu trébuches, tu vacilles, mais ça va mieux et te voilà encore une fois repartie. En train avec Mamy. Tu trébuches. Les valises sont lourdes. Florence parle trop.

Le temps passe. Nous vivons quelques moments de la vie conjugale d’une amie. C’est M.J., indomptable : son « homme » l’a vraiment trop maltraitée, battue, et la voilà installée chez nous avec ses trois enfants. Ceci après des péripéties bien angoissantes et bien drôles aussi. Et pendant qu’elle était encore chez nous, on apprend ton retour en urgence avec Georges. C’était le 20 avril 1981. Tu avais et as encore si mal à la tête et tu vomis si souvent que tu n’en peux plus. Tu as téléphoné à Bordet et ils t’avaient dit que c’était préférable de rentrer pour voir quoi…Batterie de tests. Tout. Mais tout est négatif. Tu avais déjà passé le scan cérébral à la clinique F. : négatif aussi. Par après on a appris qu’ils avaient perçu un léger œdème cérébral sans gravité. Alors on conclut tous, surtout les médecins que c’était psychologique !

Ce doit l’être, puisque tu te sens mieux à Bruxelles. Pourtant je t’ai vue brusquement te soutenir la tête te tordre de douleur. J’avais mal, mal, mal pour toi. Tu te disais que c’était psychologique. Vous êtes retournés bien vite à Naucelle, heureux des résultats négatifs. C’est bien après qu’on a appris combien cette route du retour avait été un cauchemar pour toi, Christine. Tu as vomi et hurlé de douleur à la tête. Le cauchemar commençait. Qu’est-ce qui s’est passé à Naucelle ? Pourquoi le médecin t’a-t-il prescrit tant de Fortal, tant de tranquillisants, valoron, perdolan, buscopan, optalidon, tout… ?

Et Georges, pourquoi devait-il faire toutes les courses, le ménage, la vaisselle ? Pourquoi bafouillais-tu tellement au téléphone ? Tu répondais n’importe quoi. Mais tu disais que tu avais mal, mal à la tête. Tu disais que tu ne sortais plus de ton lit, que ta fille et ton chien dormaient avec toi. Tu avais eu un accident de voiture. Que se passait-il ? On téléphonait à Georges. Il était inquiet parce que tu ne mangeais plus rien mais il restait optimiste. Il retéléphonerait si cela allait plus mal. Et il a retéléphoné, ça n’allait plus. Mamy était effondrée. Elle irait te chercher à Orly. Non, tu n’étais plus capable de voyager en train. Tu devais arriver le lundi 4 mai. Tu n’étais pas là. Tu avais raté l’avion. Georges avait téléphoné à Orly. Un embouteillage. Mon œil, personne n’a cru à un embouteillage ! Ça devait aller très mal, très mal. Finalement tu es arrivée le mardi matin. Petite fille, petite sœur, tu ne tenais plus debout… On a appris pourquoi tu avais raté l’avion : tu dormais, tu t’en foutais, tu n’avais pas fait ta valise, tu ne savais pas que tu devais partir, tu ne savais pas où tu devais aller…

Ton retour à Bruxelles a été terrible tu sais. Même, c’est indicible ! Le mardi, tu étais là, couchée sur le divan, chez les parents, tu avais mal partout, tu hurlais de douleur, tu voulais ta piqûre de Fortal. Que restait-il de toi ? Tes bottes te flottaient aux jambes, tes os pointaient…

Dans quel état pitoyable et triste tu nous revenais !

Et quelle histoire pour demander que tu sois hospitalisée ! C.D. n’était pas là. Le standard téléphonique de Bordet en panne au complet. La clinique la plus proche, oui celle où elle a déjà été faire un scan cérébral. Téléphone. Ah, il, n’y a que les médecins qui peuvent faire hospitaliser. Ah bon. Que faire ? On expose la gravité de la situation. C’est pire encore comme refus. S’adresser à Bordet. Oui, mais c’est bloqué. En insistant bêtement avec panique, le Dr V.R. bouge. Oui, on peut l’amener. Oui, on verra si c’est une polynévrite grave. Mais ça pourrait être pire. Oui, on le sait.

Christine, te souviens-tu comme on t’a menée à la clinique, portée. Tes petits cheveux clairsemés sur ton crâne accentuaient ta douleur. Tu riais et criais à la fois en demandant encore ton Fortal. Tu avais les ampoules, mais on n’était pas capable de faire les piqûres.

Le mardi après-midi, te voilà enfin installée dans la chambre 407. Seule. Tu dors enfin. Fortal. Et à nous de tout expliquer tant bien que mal au neurologue, à l’interniste, au chirurgien, ils se taisent. Ils sont méfiants. Tu dors enfin, et nous, on ne sait plus quoi penser, quoi faire… Ils te feront passer tous les examens, ils contacteront Bordet… Nous sommes tous inquiets et perplexes. Tu as raconté des choses si étranges, Christine, tu es si obsédée par ta chimiothérapie, le 11. Elle est bien ancrée dans ta tête, celle-là ! Et tu veux aussi guérir pour faire du ski nautique, tu ris toute seule, puis tu t’inquiètes de ta coiffure.

Le lendemain, le surlendemain, tous les examens ont recommencé, mais tu hurlais de douleur si on te bougeait la moindre partie du corps. Tu gueulais. On a descendu ton lit. Et tu as disparu longtemps derrière les portes « nucléaires »

Ça va bien mal. Tu vois double. Tu voudrais tisser, mais tes doigts sont insensibles. Ta bouche pend d’un côté, mais tu parles et tu souris beaucoup. Tu regardes tes mains sans plus. Et puis vlan, tu envoies bouler la diététicienne qui veut te composer des petits menus… Tu vomis tout, même les petites soupes, même les petites crèmes. Des vomissements terribles à se tordre ! Les médecins sont particulièrement évasifs et peu communicatifs. C’est simple, ils ne disent rien, les salauds. En particulier l’interniste, puisque tu es en service de médecine interne. On dirait même qu’il panique plus que nous, malgré nos angoisses et nos cauchemars, nous sommes forts. Mamy ne pleure pas. On l’en empêche. On réagit. Il le faut. Mais c’est dur quand même : on va souvent voir Christine, elle souffre le martyre, notre Christine, elle vomit toutes ses tripes, ne bouge plus, perd des kilos. A partir de maintenant c’est la panne pour les pipis. Et la nuit les infirmières doivent l’attacher. Sa douleur semble insurmontable, intenable, elle crie…est-ce sa douleur ou sa révolte ?

Les médecins ne découvrant rien n’osent plus forcer les doses de tranquillisants ou d’antidouleurs, mais par contre, ils forcent du côté nourriture, le gavage. On t’apporte des crèmes à la glace et des framboises. Tu souris en nous racontant les tableaux de Gauguin que tu vois défiler ou en caressant ta chienne, Dolly, que tu crois dans ton lit. Tu t’arraches de longs cheveux imaginaires et tu veux te maquiller…Tu veux ta trousse de toilette, … tu la rejettes furieuse, incapable de rien saisir, incapable de te voir dans le miroir… On te dit que tu es jolie et tu es contente. Tu as de plus en plus mal aux yeux et les bruits d’une foire te résonnent dans la tête.

On ferme les rideaux et on parle tout bas. Le vendredi, devant un tel mystère où même tes amis médecins avouent leur impuissance, les médecins décident de commencer un traitement à la cortisone. « N’a-t-elle vraiment jamais joué la comédie ? A-t-elle jamais eu le goût des drogues ? N’a-t-elle pas abusé du Valoron ou du Fortal ? » Voilà ce qu’ils demandent les toubibs !

Je notais ce vendredi 8 mai : « Christine aime que j’aille la voir : elle veut beaucoup de visites. On y va souvent, très souvent. On parle de petites robes, de boutiques, de coiffures, de tissages. Par moment, elle est très lucide, à d’autres elle perd le fil du temps, de l’espace. Elle croit que Manou, (qui est en Algérie) a dormi à ses côtés et qu’elle lui a volé sa radio. Elle revit des tas d’évènements d’enfance et manifeste des sautes d’humeur tout à fait bébé, passe du rire à des geignements d’enfants, affirme soudain qu’elle doit être prête pour le concours hippique, puis elle se transporte en Côte d’Ivoire… On n’arrive pas à la suivre ».

Pendant son premier week-end en clinique, sous l’effet de la cortisone (paraît-il), Christine est relativement extraordinaire. Elle se plaint moins, elle ne se nourrit pas mieux, elle ne bouge pas plus, mais elle est tout à fait joyeuse et euphorique. On ne peut toujours pas la toucher car elle a trop mal, mais elle aime une petite caresse sur la tête ou des baisers. On se succède dans sa chambre, ses amis aussi.

Du côté soins, les infirmières ont décidé de la gaver encore plus et de se fâcher. C’est complètement fou et burlesque, et cela confirme combien les médecins sont perdus dans leurs diagnostics !

Tu as eu un samedi et un dimanche souriants, gâtée, entourée d’amis, choyée…

Le lundi 11. De t’avoir vue ainsi, Christine, vraiment on se posait mille questions. En téléphonant à Georges, on ne savait plus s’il fallait lui dire que tu allais mieux ou pas, on ne sentait plus ce qui se passait, on n’osait pas espérer un mieux, pourtant tu te portais mieux…Mais, notre monde était devenu bien différent : on t’observait, souffrante, triste ou endormie. Et c’était le pire. Si tu souriais, te réveillant, si tu parlais, on croyait tout de suite à un mieux. Nous étions tous si loin avec toi dans ta maladie, sur ton chemin qu’on ne s’apercevait même plus de ton extrême maigreur, de ton immobilisme, de tes doigts paralysés. On délirait avec toi, on s’imaginait en stage de tissage comme tu en parlais, ou en ski nautique… On caressait ta Dolly que tu croyais dans ton lit, on jouait, et on ne savait plus très bien où se trouvaient l’envers et l’endroit du monde…

Ce lundi 11, j’ai osé demander des renseignements sur ton dossier. Par des intermédiaires gentils. C’est ce lundi, alors, tandis que le médecin nous fuyait, nous la famille, eh bien on appris que tu avais repassé un scanner cérébral le matin même, que cette fois il était positif, que tu avais un ventricule gonflé et que tes jours étaient comptés… Je n’ai pas eu le temps d’assimiler cette épouvante, envahissante, cette terreur, cette panique, cette folie…Non, la fatigue, l’énervement…

Non, d’abord aller te voir souvent, te faire rire… car depuis plus d’une semaine dans la famille c’est la ronde des coups de téléphone ! Comment l’as-tu trouvée ? Est-ce que son baxter coulait bien ? Qu’a-t-elle dit ? Qu’a-t-elle mangé ? A-t-elle vomi ? Qu’a raconté l’infirmière de nuit ? On causait, causait au téléphone pour se trouver le moindre signe d’espérer. Pourtant petit à petit, on faisait moins de projets. Les parents ont reporté leurs vacances au mois de juin…

Pourquoi juin et pas juillet ? Christine, on a appris que les médecins comptaient en jours et on devait l’accepter, inéluctablement, impuissants.
« Le mardi 12 mai, dans les moments de lucidité de Christine, on lui parlait de son anniversaire… Elle savait que c’était le 13, puis l’oubliait quelques instants après. Elle savait qu’elle allait avoir 4 ans, non, 17 ans… Elle avait tous les âges, déjà immortelle, en fait, sans âge »

Et tu as pleuré, sans rapport à rien, Christine, tu m’as dit combien tu étais exténuée, vidée, combien c’était dur de voir double ou de me voir disparaître alors que tu me savais là…. Tu as dit que tu voulais mourir, te droguer et en finir… Tu l’as dit et je ne croyais pas qu’il fut possible que tu sois si consciente des choses, si sensible encore, ultra-sensible, ultra-lucide.

Le mercredi 13, tu as reçu des dizaines de fleurs et de cadeaux, foulards, bracelets, bagues… Et surtout ton mari revenait de France avec Florence. Tu étais heureuse, mais tellement exténuée, tellement lasse, et tu souffrais encore si atrocement ! Il semblait que ça empirait ! Les médecins : toujours motus et bouche cousue, les beaux salauds. Ne se rendent-ils pas compte que ton état se dégrade ? Ne voient-ils pas ta panique dans les machinations de ton cerveau ? Tu croyais que tes cheveux étaient trop longs, tu te les arrachais ou voulais te les couper. Tu voulais montrer les trous que tu croyais avoir dans ton corps. Tu voyais l’os de ton pubis dans ta main et tu le jetais à terre, tu croyais perdre ta peau et tu pleurais du désastre que tu imaginais, toi ma coquette, ma sœur. Tu n’avais plus de nez croyais-tu, et plus d’oreilles, tu hurlais d’effroi ! Quel cauchemar tu as dû vivre !

Et puis, les jours suivants tu es très agitée, tu lances en l’air tes bras et tu te fais mal. Tu ne nous vois plus, ne nous reconnais plus. Jusqu’à présent, tu te savais à l’hôpital. Lequel ? Parfois à Bordet, parfois à F. parfois à Ottignies (où tu n’as jamais été). Mais cette fois tu ne sais plus où tu es et tu as peur, … que peut-on faire pour toi ? Les médecins ne veulent rien savoir, rien voir. Ce n’est que le 23 mai, un samedi, que devant ton état vraiment catastrophique, déplorable, ils t’ont enfin donné un peu de bonheur et de morphine. Et tu dors, dors. Paisible. Calme. On a du te mettre une sonde. Tes réveils n’en sont plus. Tu vois défiler des objets religieux, tu parles un peu mais tout est en toi, nous n’arrivons plus jusqu’à toi. Ton Georges est là, il te tient la main, et puis c’est moi, et puis c’est Mamy.

Tu vomis même sans avoir mangé. Et vomir couchée, ce n’est pas simple. Tu as encore mal. Mais tu dors, dors. Dimanche, lundi, mardi. On reste là à tes côtés, tu respires gentiment, les yeux fermés.

Le mercredi, tu toussais, tu avais des difficultés respiratoires. On se relayait auprès de toi, et puis auprès de tes enfants qui nageaient heureux dans la piscine à Ohain. Il faisait beau tu sais. Le jeudi c ‘était un jour de congé. La clinique était calme. On entrait et sortait sur la pointe des pieds de ta chambre. Mais tu étais bleue, Christine et tu respirais mal. C’est à 18 h, que Georges, te soutenant dans un hoquet difficile, a senti ton dernier sursaut de vie…

Toi, c’était toi, Christine.

Ta belle chienne blanche t’a rejoint quelques jours après.

Tes enfants n’ont pas encore souffert et ton mari vient nous voir souvent.

Vinciane
24 novembre 1981 »